Accueil Presse Revue de presse [LE MONDE ECONOMIQUE] Concept en vogue, le harcèlement moral a donné naissance à un marché lucratif.

[LE MONDE ECONOMIQUE] Concept en vogue, le harcèlement moral a donné naissance à un marché lucratif.

le_monde_2Apparu en France voici trois ans alors que personne ne parlait de ce sujet, le dossier du harcèlement moral au travail n'en finit pas de rebondir. Le prochain épisode devrait se jouer en décembre avec l'adoption définitive de la loi de modernisation sociale dont une partie est consacrée à ce thème. La publication de deux livres avait, en 1998, servi de détonateur à la prise de conscience de l'existence de ce problème dans les entreprises : celui de Marie-France Hirigoyen, psychiatre et psychanalyste, auteur de Le Harcèlement moral. La violence perverse au quotidien (Syros), et Souffrance en France (Le Seuil) de Christophe Dejours, directeur du laboratoire de psychologie du travail au Conservatoire national des arts et métiers.

L'écho provoqué par ces ouvrages chez les victimes a suscité depuis une multitude d'initiatives pour soutenir celles-ci ou pour accompagner les entreprises. Des démarches pas toujours heureuses. Christophe Dejours déplore ainsi que « le harcèlement moral soit mis à toutes les sauces ». Des dérives qui ont conduit Marie-France Hirigoyen à publier, cette année, un nouvel ouvrage - Malaise dans le travail. Harcèlement moral. Démêler le vrai du faux(Syros) - dans lequel elle insiste sur la définition exacte du harcèlement moral.

Livres, associations, sites Internet, cabinets divers, colloques, formation se sont donc multipliés, faisant émerger un vrai marché. L'initiative la plus symbolique est le lancement récent en France par le groupe américain AIG d'une assurance pour les entreprises couvrant les litiges « rapports sociaux », dont ceux liés au harcèlement moral. L'idée vient des pays anglo-saxons, où ce type de contentieux peut coûter très cher aux entreprises. Ce risque concerne aussi, explique Alain Mourot, secrétaire général d'AIG Europe, les entreprises françaises qui ont des filiales dans ces pays, mais également les sociétés franco-françaises, surtout dans la perspective de la future loi sur le harcèlement moral qui prévoit des sanctions pénales. L'assurance, qui couvre les frais de justice ainsi que les dommages et intérêts versés à la victime, s'applique à l'employeur mais aussi à « tout salarié présumé harceleur » qui se retrouve devant le tribunal. La victime, elle, se débrouille comme elle peut.

« L'idée est de préserver le patrimoine de l'entreprise », précise Alain Mourot. L'assurance est conditionnée à la réalisation d'"un plan de prévention sur la durée, validé par nous, sinon, nous refusons d'assurer le client ou bien nous lui appliquons une surprime". « C'est une manière de considérer le harcèlement comme une fatalité, et un risque purement financier, critique Marie-France Hirigoyen. On oublie la souffrance des personnes ». « Quelle que soient la prise de conscience et la volonté de l'employeur, il ne peut pas être garant de tout ce qui se passe ou se dit dans l'entreprise », réplique Alain Mourot.

Dans le foisonnement actuel d'initiatives, il faudrait faire un tri. Certaines apparaissent originales, comme cette pièce de théâtre, Harcèlement mutuel, ou encore la publication du Guide de l'élu d'entreprise contre le harcèlement moral au travail, édité par Célidé, un organisme de la CFDT. D'autres démarches sont plus discutables.

Alliance et stratégie, un cabinet conseil en ressources humaines, travaille aussi bien avec le salarié harcelé qu'avec l'employeur, ce qui est déjà curieux. L'employeur peut être « harcelé par ses équipes : par exemple le fils reprend la société du père, et le personnel fait du chantage à la grève pour obtenir quelque chose », explique Philippe Attal, gérant. Habituellement, on parle dans ce cas de conflit collectif, mais "harcèlement" est sûrement plus vendeur.

Culpabilisation

Certains livres laissent perplexe. Christian Balicco, auteur de « Pour en finir avec le harcèlement psychologique » (Editions d'Organisation), estime ainsi, après avoir écarté le recours aux consultants extérieurs, aux syndicats, au psychologue, au psychiatre, au psychothérapeute, que finalement le « coach peut être considéré comme une solution »... Et il n'oublie pas, à la fin du livre, de donner son adresse... Un autre ouvrage, « Le Harcèlement moral au travail », de l'avocat Philippe Ravisy (Delmas Express), présente 150 questions-réponses. Un concept pratique, mais pour répondre à « Etes-vous harcelé ? », il propose un questionnaire en cinquante points dont le principe ressemble aux tests psycho des magazines féminins. Si vous avez répondu oui à certaines questions, il y a de grandes chances que vous soyez harcelé...

Spécialisé dans le droit du travail, côté salariés et représentants du personnel, Paul Bouaziz, avocat, signale aussi une émission de radio quotidienne qui accueille à l'antenne les salariés dont certains s'estiment victimes de harcèlement moral. Le problème, relève Paul Bouaziz, est que « le psychiatre qui anime l'émission est un coach attaché à une grande entreprise. Or on ne peut pas traiter une victime quand on occupe la place d'employeur. Son intervention se fait dans une optique de culpabilisation du salarié », que l'avocat juge inacceptable.

Parmi les avocats, les consultants ou les psychologues, les risques de dérive existent également. « Devant la faiblesse relative des syndicats et des formes classiques de solidarité, les victimes se sentent très seules et s'adressent à des intervenants extérieurs ; si certains sont honnêtes, d'autres sont véreux et en profitent pour faire de l'argent », souligne Christophe Dejours. Il existe cependant à Paris plusieurs consultations publiques gratuites et de qualité. « J'ai entendu des consultants dire qu'aujourd'hui, si on veut faire du fric, il faut intervenir sur la prévention du harcèlement », renchérit Marie-France Hirigoyen.

Les entreprises ont aussi parfois des démarches douteuses. Certaines cherchent à s'informer, se former pour réaliser un plan de prévention, ce qui est une bonne chose, mais aussi... pour « mieux organiser le harcèlement sans se faire prendre », observe Paul Bouaziz.

L'incompétence est un autre problème. « Certains intervenants n'ont aucune connaissance du monde du travail, déplore Christophe Dejours. Ils sont d'ailleurs très prisés par les employeurs parce que leur ignorance et leur maladresse écartent les questions d'organisation du travail pour ne proposer que des solutions individuelles. » Le problème, renchérit Marie-France Hirigoyen, « c'est que très peu de gens connaissent bien le sujet du harcèlement moral, et ceux-là sont débordés. Avec la future loi, les abus risquent de s'amplifier si la pénurie de spécialistes persiste ».